Nous ne nous étions pas couchés aussi tôt que prévu ce soir là. De nos
belles paroles, "couché à 5h (de l'après-midi)", il ne restait pas grand
chose. L'adrénaline était là, l'envie de partir aussi. Toutes ces
préparations et un doute, une incertitude plus profonde que le "trou de fer"
: arriverions nous au bout.
Avant de dormir une vision fugitive sur le chaos qui règnait alors
dans la maison. Une coureuse, deux coureurs, deux parents inquiets pour
leur fils, une épouse inquiète pour son amour sans parler du petit Robin, quelques mois !
Le matériel amoncelé partout dans le salon était impressionnant et, à
vrai dire, je me demandais toujours ce que j'avais bien pu oublier : les
nombreux sacs, étiquettes pour certains, nous attendraient aux différentes
étapes contenaient l'essentiel : ravitaillement et affaires de rechange.
Des petits détails qui ont une importance cruciale après des km de course.
C'est sur cette vision apocalyptique, le cerveau tournant a 100 à l'heure que je fermais les yeux.
Quelques heures plus tard justement, vers 2h, le réveil sonne et nous
nous activons. Seuls les coureurs étaient sensés se réveiller mais,
bientôt, c'est toute la maisonnée qui participe aux préparatifs et fait ses adieux aux coureurs.
Nous sommes à peine prêts que, dans la cour, on entend une voiture
s'approcher. Nous sortons et embarquons, une coureuse et un coureur de
plus pour un total de 5.
C'est un bon nombre me dis-je, comme les doigts d'une main. Mais je
nous savais de niveau très différent et donc que ce groupe ne durerait
pas. Qu'importe, l'important c'est d'y croire !
L'arrivée au Cap Méchant est très tendue, des embouteillages, pas de
place pour garer la voiture suffisent à faire monter le ton au sein de la
voiture. La plus rapide, de peur de manquer le départ, quitte la voiture
avec pertes et fracas pour aller prendre place sur la ligne de départ.
Sans être pressé (qui est pressé de faire 125 km ?) je tiens a dire que
mon cœur battait fort en ce moment car, pour rien au monde, je n'aurai
voulu rater ce départ !
Enfin, patiemment, au ralenti même, nous nous garons et courons jusqu'à
l'enregistrement. Quelle foule, quel fête mais quels fous me dis-je. Ou
suis-je. A quatre heure du matin. la pale clarté de la lune contraste avec
les ballons lumineux placés au voisinage de la ligne de départ. La musique
est forte et les rythmes tropicaux réveillent mon esprit.
En passant pour nous placer, je salue quelques connaissances sans pour
autant fanfaronner. S'il y a de la joie, je sens aussi une angoisse
sourde en chacun de nous : allons nous réussir ce pari ? Plus possible de
reculer, simplement une place à trouver au sein de cette marée
humaine...
Nous nous tenons fermement par le sac à dos pour ne pas nous perdre et
avançons vers la ligne quand le compte à rebours commence. Et tout le monde de reprendre à l'unisson
10 . . .
9 . . .
8 . . .
Le silence entre chaque chiffre est peut-être le fruit de mon
imagination. Toujours est-il qu’à ces moments de silence je me sens seul.
. .
7 . . 6 . . 5 . 4
Tout semble s'accélérer et la foule trépigne d'impatience. Je ne suis
pas le dernier à jouer du pied...
3 . 2 . 1 ... 0
Contrairement à tous mes beaux discours : " Ce n'est pas la peine
de partir en courant, 125 km, il faut se ménager, etc. " l'ambiance
est telle que, dès le coup de feu donné, je m'élance, infime partie de
cette vague inhumaine qui part à l'assaut de son rêve...
Passé les premières minutes, je trouve un rythme rapide, très rapide
même pour un 125 km. Néanmoins, avec mes compagnons, nous décidons de
forcer le pas pour mettre derrière nous le gros de la troupe. L'un d'entre
nous s'échappe en tête, et nous voilà trois.
En commençant la montée sur le volcan, vénérable géniteur du bout de
terre qui nous soutient, les jambes sont raides et nous exhalons de la
vapeur à qui mieux mieux en attendant les premiers rayons de soleils. Le
rythme est toujours bon et nous dépassons allègrement de nombreux
coureurs, certains éclairent leur route a l'aide de lampes, alors que
d'autres économisent leurs réserves et habituent leurs yeux à l'obscurité.
Je suis de ceux là, essayant désespérément de faire de l'obscurité mon
élément...
Les passages difficiles commencent lorsque nous quittons la route
forestière. Alors seuls ceux qui ont le pied sûr peuvent courir et je me
retrouve derrière une file humaine qui me semble alors ininterrompue. Mes
compagnons doublent allègrement mais je ne me sens pas l'esprit "parisien"
ce jour là et je prend simplement ma place dans ce trafic tout à fait
inhabituel.
Ceci faisant je fais la course seul quoiqu'environné de centaines de
gens ayant un objectif similaire. Mon esprit vagabonde de ci de la alors
que le premier poste de contrôle se présente. Après je sais que les choses
seront encore plus sérieuses : pente plus raide, forêt détrempée,
chemin de racines et de boue et ma foi je prend des forces et de l'eau en
profusion.
L'enfer. Des bouchons se forment car certains n'ont pas l'expérience du
terrain et par dizaine on attend patiemment que le chemin soit un peu plus
large afin de les doubler.
Que leur reprocher : ils font leur course , nous aussi. Le jour se
lève mais à l'ombre des arbres ce n'est qu'un pâle reflet de ce que
j'attendais. La température s'élève un peu ce qui est assez
agréable.
C'est alors que je rencontre deux compagnons
d'entraînement et ils m'invitent à leur emboîter le pas. Pas de marche, de
la course. Commandos marine me dis-je en les suivant.
Je m'étais promis de ne pas courir dans les montées pour me ménager
mais l'invitation est trop tentante après ces bouchons. Alors nous
commençons à dépasser ce monstrueux serpent humain. A la sortie de la
forêt tropicale, l'astre du jour resplendit et nous révèle un magnifique
spectacle : cette chenille inhumaine semble s'étendre jusqu'à la
mer.
Une fois les cratères secondaires du Piton de la Fournaise atteints, le
rythme se fait plus rapide car la pente est moindre et le sol constitué de
scories volcaniques ce qui rend la piste beaucoup plus praticable. Le
soleil et le changement d'allure nous réchauffent drôlement. Trop me
dis-je car je sais que la Plaine des Sables nous attend et que la chaleur
sera bel et bien mon ennemie.
Arrivée à Foc Foc. Un drôle de nom, même avec le recul, et déjà il est
temps de se faire contrôler et c'est reparti. Mes ravitailleurs personnels
m'attendent à la route du volcan, à quelques km de là. Je ne voudrais pas les faire attendre !
J'avoue chercher mes compagnons mais ils ne faisaient pas partie de
ceux que je doublais ce jour là. Après deux ou trois relais avec les
commandos pour maintenir une bonne allure c'est la route du volcan qui s'étend sous nos yeux…
C'est la fête : des danseur, des danseuses, un orchestre
traditionnel et des échassiers assurent le spectacle.
Au stand, je me fais appeler par mon prénom et avec la perte de
lucidité, je me demande comment cette charmante personne (elle me
proposait à manger !) me connaît avant de me rappeler que mon prénom est
écrit en gros sur mon ventrard (par opposition à dossard !). Excellent !
Je retrouve mon père alors occupé à me filmer "en plein effort". Mes
amis militaires et moi nous nous séparons : chacun vers son ravitaillement, chacun sa route.
Un lit de camp, de l'eau et des vêtements propres m'attendent. Là, je
retrouve mes amis, prêts a repartir. Ils ont juste quelques minutes
d'avance.
Je décide de continuer avec eux et je ne change que mes chaussettes et
mon T-shirt. Pas de massage ni de changement de tenue malgré le lit fort
accueillant ! Déjà la sueur et la transpiration nous rendent assez
inhumains mais je repars quelques minutes après eux bien décidé à les rattraper.
Je cours afin de les rattraper et en cet instant, au beau milieu de la
plaine des sables, un sentiment d'éternité s'empare de moi. Je cours sans
effort au beau milieu d'un paysage lunaire et je ne vois personne.
Au détour d'un piton je vois mes cibles et accélère derechef pour ne
pas les faire attendre plus longtemps car ils ont assurément réduit leur
allure pour m'attendre. La barrière de l'oratoire Sainte Thérèse se
rapproche et se fait de plus en plus impressionnante.
Qu'importe, un réel plaisir m'envahit lorsque je retrouve enfin, après
une demi journée de course, mes compagnons d'aventure.
Nous allons alors assez vivement, tant que le sol est à peu prêt plat
et égal. Les scories entrent dans nos chaussures et la chaleur irradiée
par le sol nous réchauffe la plante des pieds mais bientôt nous
ralentissons l'allure car une paroi presque verticale nous fait face.
La montée se fait tranquillement. Là haut la vue est magnifique, tant
sur la plaine des Cafres qui nous attend que sur la plaine des sables et
le volcan que nous venons de gravir.
Personnellement, je n'aime pas cette partie du parcours : une
descente jusqu'à la Diligence et un parcours très roulant, beaucoup de
routes et donc beaucoup de monde. Qu'importe, il faut le faire !
En route pour le piton Textor ou nous attend notre ravitaillement !
Déjà, Benoît traîne un peu la patte mais tient bon. à piton Textor, le
père de Françoise est là, la femme et le bébé de Benoît ainsi que mes
parents. On ne peut rêver meilleur encouragement.
Benoît à mal au genou mais est décidé à continuer. étirements difficile
des mollets déjà assez tendus et une bonne pause d'une dizaine de minutes.
Nous repartons chacun à notre rythme en se donnant rendez vous à la
Diligence, étape de " grosse bouffe " qui précède la montée aux
contreforts du piton des neiges.
Mon Père fait ce trajet très roulant avec moi et nous maintenons un bon
rythme (du moins me semble-t-il) au milieu des champs et des troupeaux. Le
temps semble se couvrir. Certaines mauvaises langues diraient qu'il pleut
toujours à la plaine des Cafres !!
Arrivée à la Diligence j'y retrouve Alain qui, parti plus vite que nous
à Cap Méchant attend pour se faire masser. Le traditionnel pointage
et un bon repas. Françoise est là et je me fais masser avec un réel délice
les . . . pieds (rien à voir avec une fiction, pulp ou autre !!). Benoît
arrive et son genou ne va pas mieux, le faisant souffrir horriblement.
Kiné dans la vie il se fait masser, c'est le monde à l'envers.
Nous décidons de repartir tout de même et ce d'autant plus rapidement
que les nuages sont là et, avec l'humidité et le soleil maintenant voilé
le froid se fait mordant (moins de 15 degrés avec vent et brume ...).
Alain abandonne, une grande douleur au genou lui fait craindre le pire.
Benoît nous suit sachant que le prochain point de ravitaillement est à 15
km après une descente très éprouvante ! Malheureusement la situation ne
s'améliore pas et après avoir essayé, Benoît décide d'abandonner. Nous
sommes navrés de cette situation et si nous essayons de le convaincre de
continuer, nous sentons que le coeur n'y est plus. Après nous avoir
souhaité bonne chance il nous "chasse" et c'est avec un
serrement de coeur que nous le laissons accoudé à une barrière en quête
d'un téléphone cellulaire pour appeler de l'aide. Nous avançons alors
assez tristement quoiqu'assez rapidement pour échapper au froid qui,
psychologique ou non, nous glace proprement les os. Françoise et moi ne
disons mot pendant de longs km, cherchant intérieurement à expliquer
l'inexplicable : comment 50% des troupes ont abandonné alors que
l'entraînement s'était bien passé. Je ressasse dans ma tête diverses
paroles concernant la différence entre la théorie et la pratique mais
c'est plus pour ne pas sombrer dans la déprime que pour ajouter foi à ses
maximes ! Le paysage ne déroulait pas vraiment sous nos yeux (le brouillard
masquait tout) et bientôt nous arrivons dans une montée raide et difficile
(échelles) qui sollicite toute notre concentration et nous empêche de
penser ! Arrivé en haut, à quelques centaines de mètre du Piton des
Neiges, point culminant de l'île, la descente infernale vers Cilaos, par
Bras Rouge commence. Avant ça un poste de contrôle et un ravitaillement
chaud. Chaud mais pas assez car ici, à plus de 2000 m, le soleil disparaît
derrière la montagne et la pénombre rafraîchit encore cette froide journée
assombrie par la diminution de notre groupe.
Alors nous ne traînons pas et repartons derechef vers la crête. Une
courte montée à découvert et nous sommes au bord du gouffre. Je prend la
tête et commence à descendre rapidement avant de trouver une concurrente
qui avait beaucoup de difficultés. Elle nous laisse gentiment passer et je
continue cette véritable descente aux enfers. Marchant, trottinant,
courant, escaladant les échelles. Je prends même un ou deux raccourcis dont
les créoles ont le secret… Françoise me presse alors de ralentir l'allure
car la prise de risque n'est pas rentable. Il est vrai qu'à cet instant,
ma perte de lucidité était grande et que je courrais pour courir et me
sentir libre, sans appréhension certes mais sans conscience du danger
également ! A ce moment un groupe très lent est devant nous et nous sommes
obligés de réduire encore l'allure. Quelques centaines de mètres plus bas,
un homme vient de faire une chute. Cet événement m'affecte assurément plus
que je ne le montre et je remercie intérieurement Françoise pour sa
modération : cela aurait très bien pu être moi, là en
bas ! Pourtant le temps presse car la lumière décline de plus en plus
rapidement et j'ai perdu mes repères lors de cette course folle.
Un très long temps s'écoule et certains allument leur lampes. Par
principe la mienne reste dans le sac, j'espère tellement être en bas sous
peu ! Un peu qui dure longtemps mais, soudain, le petit ruisseau que j'ai
déjà traversé de nombreuses fois est là. Il est temps de repartir plus
rapidement et en souhaitant bonne chance au groupe, nous le quittons pour
aller à notre pas. Nous sommes alors très vite en bas : la station de
pompage, la route forestière puis la route ! Le chemin a été modifié à la
dernière minute pour éviter de descendre dans la Ravine Bras-rouge :
les organisateurs ont jugé le chemin trop dangereux pendant la
nuit ! Grand bien leur prit !
Alors, nous profitons de cet asphalte plan et large pour courir et
ainsi nous délasser un peu de cette horrible descente. La ville de Cilaos
se dresse alors sous nos yeux et la croix de l'église, tout de bleu
illuminée, prend un nouveau visage. Je retrouve mon père, qui après le
désormais traditionnel contrôle, nous guide jusqu'à l'hôtel où nous avons
une chambre. Les clients du restaurant nous regardent avec un air ahuri
quand nous entrons et je pense que notre regard devait être assez vague
voire inquiétant devant ce déluge de lumière, d'odeur et de
civilisation. Les marches sont raides et difficiles à monter ou peut-être
est-ce nos jambes ? Mais une fois la haut le bonheur de s'asseoir sur un
lit compense allègrement tout cela. Une bonne et longue douche efface les
rigueurs de la journée et c'est avec un appétit féroce que j'attaquais le
riz et l'espadon. Ensuite des massages depuis les mollets jusqu'au cou et
aux épaules ont fini de me redonner une figure humaine. Françoise,
également métamorphosée, était prête à reprendre la route après un
changement de chaussure : pour la route nocturne, nous avions tout
deux opté pour de solides chaussures de marche qui assurent une meilleure
tenue de la cheville et protègent des faux pas.
Le départ se fait lentement car la nuit est très noire et notre corps
n'est plus habitué à travailler ! Nous descendons dans la ravine qui
précède une des grosses difficultés de l'épreuve : le col du Taïbit.
Nous remontons la ravine et apercevons de timides lumières sur la
montagne : de vaillants concurrents attaquant sans complexe ce
monument ! Un incident de parcours se produit alors : la semelle
de la chaussure de Françoise s'est détachée ! Impossible de continuer
d'autant plus que la situation risque d'empirer. Je lui fais un bandage de
fortune à l'élastoplaste et, au poste de contrôle qui précède la montée au
Taïbit nous rendons nos ventrards pour retourner à Cilaos chercher une
autre paire de chaussure. Là je croise le médecin chef, mon supérieur
direct à l'unité marine qui ne semble pas en grande forme. Il est
redescendu du Taïbit après de nombreuses crises d'hypoglycémie. Il
abandonnera peu après. Nous avançons sur la route bien décidé à ne pas
nous laisser abattre. Pourtant je rumine et maudit le sort qui à fait
lâcher cette maudite godasse ! La chance est avec nous car à mi parcours,
nous arrêtons une voiture qui roule vers Cilaos. A son bord deux créoles
étonnés et surpris à qui nous racontons cette abracadabrante histoire. Des
habitués car la vitesse à laquelle ils roulaient force le respect (de 80 a
100 km/h). Chaque virage faisait crisser les pneus et on sentait la
voiture chasser de manière contrôlée. Ravis de descendre de cet engin de
mort, ravi de marcher à nouveau, nous revoilà à l'hôtel.
Changement de chaussures, et c'est reparti, emmenés par mon père à une
allure plus raisonnable. Nous reprenons nos ventrards et attaquons le
Taïbit.
Là encore Françoise tempère mon enthousiasme et mon allure : vite,
trop vite certainement. Après quelques centaines de mètres de montée, nous
apercevons du coté de la Plaine aux Fraises des dizaines de raideurs,
couchés sur le bord du chemin dans leur couverture de survie.
Parmi eux le capitaine d'arme de mon unité qui aura mis huit heures à
monter jusqu'au Taïbit après de nombreuses pertes de connaissance dues à
des crises d'hypoglycémie à répétition. De l'importance du mental quand le
physique ne suit plus. Nous arrivons en haut où un concert improvisé de
djumbé nous guidait. Tout le monde nous félicite et on aperçoit un peu de
la majesté du cirque de Mafate, célèbre car aucune route n'y mène
encore. La descente est relativement aisée et c'est à Marla que nous
faisons une pause. Contrôle oblige. Nous allons alors nous restaurer (il
doit être environs minuit) et trouvons la salle fort remplie : de
nombreuses personnes dorment là, d'autres attendent leur café. Nous
prenons place et l'attente est un peu longue. Françoise commence à piquer
du nez et je ne me sens moi même pas beaucoup mieux. Je décide de repartir
car il n'est pas dans nos plans de dormir. En tout cas pas ici. Françoise
me suit donc, plus qu'à moitié endormie. Au cours de cette véritable
traversée du désert nous n'avons pas rencontré grand monde. Un petit
groupe qui ne savait comment traverser une ravine et a bénéficié de notre
connaissance du terrain, un coureur qui s'était trompé de chemin et qui en
voyant nos lumières est revenu sur le droit chemin et a bénéficié de notre
éclairage.
Après la Plaine des Tamarins et sa montée assassine, avant la sortie de
Mafate par le col et ses rondins traîtres et glissant un poste de contrôle
et de ravitaillement très sympathique qui insufflait de la joie et du
soleil dans le coeur des marcheurs endormis.
La descente dans Salazie quoique pas aussi difficile que celle sur
Cilaos est longue en temps normal et interminable la nuit. Je ne garde pas
de souvenir précis de cette période à part celui d'avoir frisé la chute à
deux ou trois reprise malgré le rythme lent et sûr choisi par Françoise
plus réveillée que moi. L'adrénaline qui est libérée à ces instants là
suffit à me tenir éveillé et conscient pour plus d'une demi heure. Le
sentier boueux et piétiné par des centaines de personnes est glissant et
traître mais nous ne lâchons pas le morceau.
Lorsque le jour se lève, la luminosité croit peu à peu dans la ravine
et c'est un moment féerique absolument renversant. La fatigue de la nuit
s'évanouit au moment où les ombres des montagnes proches s'affichent avec
une indolence consommée sur la paroi opposée dans des tons pastels.
Ravigoté par cette magie blanche, c'est presque en courant que l'on
finit cette descente dans la forêt de filaos, le tapis végétal semble
alors bien doux sous nos pieds. Arrivée à Salazie, l'équipe de soutient
moral est là en la personne du Père de Françoise et de mes parents.
La halte est longue car nous redoutons la Roche Ecrite. Nous prenons le
temps de manger convenablement, de se laver et de se faire masser par les
kinés volontaires de l'organisation.
Lorsque nous levons les yeux vers la muraille qui nous attend en
cherchant désespérément quel tortueux chemin grimpe jusqu'à notre septième
ciel, l'angoisse est là bien que nous n'en montrions rien. Nous devisons
plutôt de choses et d'autres avant de se décider à repartir…
Au début je pars rapidement, pressé d'en découdre avec ce géant. Encore
un fois mon équipière tempère mon enthousiasme. Grand bien lui prit !
La différence fondamentale avec les entraînements effectués provient de
deux choses : primo la chaleur qui commence à être proprement
accablante (10h du matin) secundo la fatigue accumulée lors de la journée
précédente (plus de 30h de course),
Alors je pourrais dire que ce passage a été le moment le plus difficile de ma
vie mais cela n'apportera pas grand chose. Toujours est-il que la chaleur
tapait fort et que la seule chose qui me préoccupait était le pas suivant,
puis le suivant, puis le suivant,...
Je n'ai pas compté car toute lucidité s'était évaporée comme ma sueur au
soleil. Je suivais la forme devant moi qui faisait de nombreuses haltes
pour me permettre de suivre le rythme. Certains pas ont duré longtemps,
j'en suis sûr. Pourtant nous n'étions pas les seuls et je me souviens
avoir doublé quelques malheureux concurrents.
Je ne peux pas dire que ça aide. Quoique si, tout est bon à prendre
dans ces moments difficiles et, assurément, l'ego est une composante
importante du mental, une composante pleine de ressource.
Je ne pensais qu'à l'arrivée en haut de cette montagne qui devenait de
plus en plus sacrée à mes yeux.
Les câbles fixés sur la paroi pour aider le grimpeur, mon point de
repère (15 minutes avant le sommet) ne se montraient pas et j'étais à sec d'eau.
Dur dur ! Mais un randonneur descendait et je lui ai demandé de l'eau
tout en faisant une pause. Ce dernier m'a fort gentiment donné sa
bouteille. Il nous a dit que les câbles étaient à au moins une demi-heure
de marche et j'avoue que cela m'a profondément démoralisé. Qu'importe, il
me peinait encore plus de descendre que de monter !
En fait, à peine 10 minutes après cette eau venue des Dieux, les câbles
apparaissaient et je bénissait tout en maudissant ce promeneur pour nous
avoir trompé. Mais Dieu, que ce mensonge nous à fait plaisir !
La fin est tranquille et la dernière marche (1 m !) nous mène au sommet.
Là des jeunes gens nous proposent à boire tout en nous félicitant :
l'arrivée n'est plus qu'une question de temps. Personne n'a jamais
abandonné entre la Roche Ecrite et Saint-Denis nous disent-ils !
Néanmoins je préfère attendre un peu, non par masochisme, mais pour
profiter pleinement et consciemment du moment où cette eau fraîche et
gouleyante à souhait descendra dans mon palais.
Après quelques étirements, et un retour au calme, j'accepte avec
plaisir et laisse descendre ce divin nectar. Vraiment, à plus d'un titre
cette montagne est sacrée me dis-je.
Nous nous reposons, mangeons un peu (surtout moi!) et repartons en
trottinant sur ce haut plateau. Il faisait chaud, certes mais assez
rapidement la forêt de tamarin géants nous abrita avant d'affronter à
nouveau la chaleur lorsque nous longeons le cirque de Mafate.
Le chemin, espèce de montagne russe en terre cuite ne cesse de monter
et descendre sur la ligne de crête. Par moments, une fenêtre naturelle se
fait dans la cime des arbres et l'on aperçoit Mafate, tout en bas. Cette
vision est superbe et réellement impressionnante.
Le rythme est bon même s'il reste, mine de rien, une vingtaine de km.
Nous nous faisons doubler par bon nombre de concurrents qui, sentant la
ligne d'arrivée proche mettent le turbo. Nous décidons de n'en rien faire.
Peu nous importe de courir vite, nous préférons réussir l'impossible !
Le chemin nous paraît bien long jusqu'à ce que nous rejoignions la
route forestière. Là ravitaillement en règle et on retrouve mon père venu
en éclaireur. Françoise ne peut plus rien avaler depuis quelques
kilomètres et cela me soucie un peu. Je lui fait consciencieusement boire
du coca dès que j'en ai l'occasion : du sucre, du sucre et encore du sucre me dis-je !
Séance de massage pour Françoise et longue séance d'étirements pour
moi. Mon père fait la route avec nous jusqu'au chemin aux goyaviers.
Là nous avançons de plus en plus vite, bien à l'ombre. Au sortir de
celui ci, avant d'arriver à la Montagne, deux malotrus nous bousculent
presque pour nous doubler : énervé je me propose de les rattraper mais
Françoise me retient. La route est encore longue.
Nous passons en ville et après le poste de contrôle, le dernier
tronçon, les derniers kilomètres nous attendent, dans le Chemin des Anglais.
Une fois le chemin forestier passé, nous arrivons sur le chemin
proprement dit : Françoise me dit alors qu'elle veut courir. Je ne suis pas
très chaud car seule l'arrivée m'importe ! Françoise ne dit rien mais dès
que la pente se fait plus importante, la voilà partie : elle dévale
quatre à quatre cette route aux pavés inégaux.
Au début timidement pour rester derrière elle puis de plus en plus
rapidement jusqu'à ma vitesse naturelle (car plus sûre que toute autre
allure) je finis par dépasser Françoise qui me suit alors de très prêt.
On ne peut pas parler de compétition mais pourtant chaque concurrent
doublé me donnait du coeur au ventre et me poussait à aller encore plus
vite ! Dans la dernière ligne droite, avec le tapis rouge, j'aperçois nos
deux lascars malpolis. Des ailes m'ont poussé et c'est avec un plaisir
certes très bête voire enfantin que je les dépassais, talonné par Françoise.
Enfin, rien ne sert de courir, il faut partir à point !
Quelques pas de plus et c'était l'arrivée. La traditionnelle bise, la
remise de T-Shirt, la médaille,...